Elsa Domenech

Dynamique des Liens d’Attachement

Et si nous décollions les étiquettes d’« anxieux » ou d’« évitant » pour retrouver, derrière nos styles d’attachement, les ressources profondes de notre évolution ?

La théorie de l’attachement constitue aujourd’hui l’un des modèles les plus répandus pour comprendre la manière dont les êtres humains tissent leurs liens. 
Si sa diffusion grand public a permis de découvrir que nos manières d’être en relation avaient des caractéristiques historiques, sa vulgarisation réduit parfois la portée dynamique de sa pensée, au risque de figer les individus dans des catégories identitaires (“anxieux”, “évitant”, “désorganisé”).

On oublie souvent que J. Bowlby, à l’origine de la théorie de l’attachement, était psychanalyste. S’il a ouvert grand la voie à la psychologie du développement, ses recherches (1969-1980) ont montré que l’attachement ne décrit pas la personnalité ou les traits identitaires d’un sujet, mais la manière dont son cerveau a appris, au fil de son histoire relationnelle, à trouver la sécurité auprès des êtres qui l’ont accueilli et élevé en ce monde. 

Impulsées par A. Freud et M. Klein, les graines du développement psychique semées par S. Freud étaient en pleine germination à cette époque. À leur suite, une clinique des relations infantiles précoces a fleuri sous la plume de W. R. Bion, R. Spitz, M. Balint ainsi que le grand D. W. Winnicott qui s’est littéralement agenouillé pour observer les tout-petits. 

S’ils se sont concentrés sur l’observation attentive et l’analyse des relations de l’infans* à son environnement, la psychologie du développement a quant à elle emboîté le pas à l’approche expérimentale en plein essor en ce temps.

Ainsi, M. Ainsworth (1970) grâce à ses recherches sur « la situation étrange** » suivies par celles de M. Main et J. Solomon (1986) décrivent différentes modalités d’attachement : sécure / insécure. Elles précisent la notion de lien insécure chez l’enfant en lui attribuant 3 types : Évitant / Ambivalent-Résistant / Désorganisé. Ce n’est qu’à partir de 1987 que C. Hazan et P. Shaver ouvrent la théorie de l’attachement aux relations adultes. Brennan, Clark & Shaver, en 1998, proposent finalement le modèle qui prédomine aujourd’hui : anxiété d’attachement / évitement de l’attachement dont la combinaison offre quatre grandes modalités de fonctionnement : sécure, anxieux, évitant et désorganisé. Il est à noter qu’une même personne peut se reconnaître dans plusieurs descriptions, fonctionner différemment selon les relations ou voir son mode d’attachement évoluer au cours de son existence. Ces profils ne constituent donc ni des catégories de personnalité, ni des diagnostics. On pourrait dire qu’ils sont plus descriptifs que structurels.

Et cette nuance est essentielle parce que le style d’attachement chez l’adulte décrit les traces laissées par la qualité de ses expériences relationnelles précoces.

Il s’agit ici de la manifestation de l’organisation des tout premiers liens affectifs du sujet avec son environnement qui a tendance à se réactiver, comme une forme de prédilection, dans ses relations.

Chaque style d’attachement relève d’une réponse adaptative à un contexte donné. Ainsi, un attachement sécure se développe généralement lorsque l’environnement est suffisamment prévisible, disponible et cohérent. L’attachement anxieux apparaît plus volontiers dans un contexte où les figures d’attachement sont inconstantes, parfois disponibles, parfois indisponibles. L’attachement évitant se construit davantage lorsque les besoins émotionnels sont minimisés et que l’autonomie précoce prend beaucoup de place. Quant à l’attachement désorganisé, il est souvent associé à des environnements où la relation est également source de peur, d’imprévisibilité ou de confusion, ce que l’on retrouve notamment dans certains contextes de traumatismes dits « complexes ». (Maltraitances répétées, qu’elles soient d’ordre physique, psychologique ou sexuel.)

Ces styles tendent ainsi à décrire la prédominance des stratégies que l’enfant a adoptées afin de maintenir, coûte que coûte, le lien avec ses figures d’attachement. En psychanalyse, ces derniers représentent les premiers « objets d’amour » du sujet. Et ce lien est d’autant plus fort et marquant que l’enfant dépend complètement de son environnement. À l’âge adulte, les différents types de fonctionnement illustrent la persistance de certaines modalités de survie relationnelle que tout un chacun a dû déployer pour qu’on prenne suffisamment bien soin de lui, de corps, de cœur et d’esprit.

C’est donc justement parce qu’il est relationnel que le style d’attachement demeure évolutif.

Et, à bien y regarder, il l’était d’emblée car l’entourage affectif de l’enfant se réduit rarement à une seule relation. Le tout-petit expérimente rapidement plusieurs types de liens, même si celui à la mère est privilégié. Les bébés différencient d’ailleurs très tôt la qualité des réponses de leur environnement et la psychanalyse moderne l’a aujourd’hui tout à fait intégré.

Ainsi, des auteurs tels qu’A. Ciccone ou R. Roussillon ont pu penser la « naissance à la vie psychique » du sujet comme une évolution interactionnelle, dynamique et en perpétuel remaniement. Grâce à cette « malléabilité » psychique, une relation suffisamment sécurisante peut progressivement favoriser un fonctionnement plus sécure. C’est par exemple le bénéfice attendu des placements en famille d’accueil. À l’inverse, une relation instable ou un contexte menaçant peuvent générer ou réactiver des stratégies d’attachement anxieux, évitant ou désorganisé. Ainsi, même si le sujet a acquis une tendance « réflexe », la forme que prend l’attachement n’est jamais prédéfinie. Elle se redéploie et se remanie, au gré des expériences relationnelles.

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Cette perspective conduit également à déplacer le regard porté sur les difficultés relationnelles. En psychopathologie, il ne s’agit pas de diagnostiquer une personne comme étant « anxieuse » ou « évitante », mais d’observer son style d’attachement privilégié afin de mieux comprendre la manière dont son environnement a répondu, ou non, à ses besoins primaires de sécurité affective. De ce point de vue, le style d’attachement constitue une trace de l’histoire relationnelle du sujet et non une étiquette vouée à être portée à vie et en toute circonstance.

Cette compréhension implique de dépasser une vision strictement individuelle des relations.

Aucun lien affectif ne peut être analysé en observant une seule personne. On pourrait même dire que toute relation met en jeu trois protagonistes : les deux individus et le système qui les relie. Ce système dynamique, largement étudié en psychanalyse, dans la psychologie systémique ou en thérapie familiale, fluctue selon bien des facteurs : attentes implicites, voire inconscientes, enjeux transférentiels, loyautés invisibles, interdits surmoïques, ressources psychoaffectives, héritages transgénérationnels ou encore données culturelles… Protagoniste à part entière de la relation, le lien affectif ne s’organise pas uniquement sur les bases d’une stratégie d’attachement précoce et va bien au-delà des intentions des individus.

Ainsi, lorsqu’un conflit ou une souffrance relationnelle apparaît, la question pertinente ne peut se réduire à : « Qui est cette personne ? », mais nécessite de penser : « Dans quel système relationnel évolue-t-elle ? »

Car un lien d’attachement est toujours co-construit, interactionnel et contextualisé.

Évaluer une dynamique d’attachement en se limitant aux seuls profils de ses protagonistes ne peut que tronquer l’analyse clinique.

L’attachement nous rappelle finalement une idée essentielle : nous ne sommes pas définis par nos stratégies relationnelles. Celles-ci témoignent avant tout de la remarquable capacité de notre cerveau à s’être adapté pour préserver le lien et rechercher la sécurité. 

Lorsque ces stratégies infantiles ne sont plus adaptées à notre environnement actuel, il est toujours possible de nous réajuster. Cela exige parfois de prendre soin de nos souffrances du passé, de celles restées trop à vif pour comprendre que, maintenant, tout a changé. 

Surtout ne les blâmons pas lorsqu’elles se manifestent. Sous l’effet de douleurs persistantes, des bleus de l’âme, il est normal d’adopter des postures « antalgiques », même si l’on a conscience qu’elles mettent en souffrance la dynamique de nos relations. Cela nécessite parfois bien des réparations avant de pouvoir se tenir droit, face à l’Autre. 

D. W. Winnicott (1896-1971)

Enfin, n’oublions pas qu’au-delà des espaces thérapeutiques, toutes les relations suffisamment bonnes que nous offre la vie sont autant d’occasions pour restaurer les parts de nous encore insécures. 

Nos modalités d’attachement restent ainsi, toute notre vie, en constante évolution. 

* Infans (latin : « qui ne parle pas ») désigne, en psychologie et en psychanalyse, le nourrisson ou le très jeune enfant avant l’accès au langage.

** La « situation étrange » est un protocole d’observation standardisé développé par Mary Ainsworth, dans lequel un jeune enfant est confronté à de brèves séparations et retrouvailles avec sa figure d’attachement. L’analyse de ses réactions a permis de décrire les premières grandes modalités d’attachement.

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