La théorie de l’attachement, initialement développée par John Bowlby dans les années 1960, continue d’évoluer grâce aux contributions de chercheurs contemporains, au nombre desquels : Vivien Prior (chercheuse), Danya Glaser (pédopsychiatre), Blaise Pierrehumbert (psychologue) ou encore Gwenaëlle Persiaux.
Cette dernière, psychologue clinicienne, psychothérapeute et formatrice spécialisée dans la théorie de l’attachement, a écrit plusieurs ouvrages de référence, parmi lesquels :
• Persiaux, G. (2021). Guérir des blessures d’attachement : Apprendre à construire des liens apaisés. Eyrolles.
• Persiaux, G. (2022). Coupé des autres, coupé de soi : Quand la distance affective cache des blessures d’attachement. Eyrolles.
• Persiaux, G., Micoud, Y., & Crainmark, J. (2024). Les liens d’attachement – 100 % illustré : De l’enfance à l’âge adulte, comprendre comment se construisent des liens forts et sécurisants. Eyrolles.
Gwenaëlle Persiaux a aussi donné une série d’interviews passionnantes sur les liens d’attachements, dont je vous propose les 4 volets au fil du texte.
John Bowlby (1907-1990), psychiatre et psychanalyste britannique, a fait un détour par l’éthologie pour conceptualiser les questions d’attachement chez le petit d’homme. Il s’est notamment nourri des travaux de Konrad Lorenz sur l’empreinte chez les oiseaux et de Harry Harlow sur les singes rhésus.
Via ce détour original, il a non seulement interrogé les tendances innées de celles adaptatives chez le sujet, mais il a aussi ouvert la vision psychanalytique classique, jusque-là centrée sur les liens infantiles précoces (mère-bébé).
L’attachement, tel que conceptualisé par Bowlby et ses successeurs, décrit la manière dont l’enfant développe une relation privilégiée avec ses figures parentales, ce qui influence ses liens affectifs futurs. Si cette théorie s’ancre dans une perspective plutôt développementale, elle trouve un écho profond dans la pensée analytique, qui met en évidence l’importance des premiers investissements libidinaux et des expériences infantiles dans la structuration de la vie psychique et affective.
Dans une perspective freudienne, l’attachement ne peut être dissocié de la dynamique des pulsions et du choix d’objet. Le nourrisson, totalement dépendant, investit d’abord sa mère (ou son substitut) comme premier objet d’amour, un investissement qui repose non seulement sur la satisfaction des besoins biologiques (la nourriture, les soins), mais surtout sur une satisfaction libidinale plus large, englobant le besoin de contact, de sécurité et de reconnaissance.
Cependant, cet investissement affectif est marqué par des tensions et des conflits : entre le désir de fusion et le besoin d’individuation, entre l’angoisse d’abandon et la crainte de l’intrusion… Cette dynamique, que la psychanalyse explore, entre autres, au travers du complexe d’Œdipe ainsi que des premières expériences de séparation, s’avère au cœur des styles d’attachement décrits par Bowlby.
Styles d’attachement et psychanalyse :
1. L’attachement sécure semble un équilibre entre narcissisme et investissement objectal.
Un attachement sécure suppose que l’enfant a pu investir son objet primaire (la mère ou son substitut) de manière stable, en développant une confiance fondamentale dans sa disponibilité. D’un point de vue analytique, on peut y voir une transition réussie entre l’auto-érotisme infantile et l’investissement objectal, permettant à l’individu d’aimer sans être prisonnier d’angoisses excessives. Dans ce cas, l’amour adulte bénéficie d’une capacité à équilibrer le narcissisme et l’amour objectal, sans tomber dans une dépendance excessive ou un évitement défensif.
2. L’attachement anxieux flirte avec l’amour névrotique et la dépendance affective.
L’attachement anxieux se caractérise par une peur constante de l’abandon et une dépendance excessive à l’objet d’amour. La psychanalyse ferait ici l’hypothèse d’une fixation à un stade infantile où le manque d’une réponse stable du parent entraîne une quête incessante de réassurance. Cela peut rappeler les formes d’amour névrotique, où l’individu projette sur son partenaire des attentes parentales non satisfaites ou encore les oscillations entre idéalisation et frustration.
3. L’attachement évitant pour les troubles narcissiques identitaires en faux avec l’investissement objectal ?
L’attachement évitant se construit autour d’une répression des besoins affectifs, souvent en réponse à un parent froid, distant ou indisponible. On peut lire, dans cette fuite de l’intimité affective, un repli narcissique où l’investissement de la relation à autrui est perçu comme une menace pour l’intégrité du moi. L’amour adulte se teinte alors d’une distance affective, d’une difficulté à s’abandonner à l’autre, et d’une tendance à privilégier un modèle narcissique du lien (« je n’ai besoin de personne »).
4. L’attachement désorganisé sous l’égide de la compulsion de répétition et de la destructuration du lien.
L’attachement désorganisé se caractérise par une instabilité souvent due à une exposition précoce à la maltraitance ou à un comportement parental incohérent (source à la fois de réconfort et de peur). Sous une apparente ambivalence, c’est une désorganisation plus profonde qui s’exprime malheureusement par la réitération inconsciente d’expériences traumatiques dans la relation à l’autre. Aux prises avec ces noyaux de souffrances, la compulsion de répétition ne cesse de les remettre au travail dans l’espoir de trouver enfin une issue favorable, c’est-à-dire une réponse adaptée. Ici l’enfant, puis l’adulte, s’abîment parfois dans des relations où l’amour devient un espace de tension entre le besoin d’attachement et la peur du lien, entre l’idéalisation et le rejet, voire entre la dépendance et la destructivité.
Ainsi, quelle que soit la notion par laquelle on aborde les relations affectives, il semble que les premières expériences relationnelles marquent profondément la capacité d’un individu à aimer et à être aimé. Là où la théorie de l’attachement met l’accent sur la régulation de la sécurité affective, la psychanalyse insiste sur les conflits inconscients entre le désir et l’angoisse, entre le narcissisme et l’investissement objectal.
Ce n’est pas pour autant que tout est joué et se répétera à tout jamais. Fort heureusement, chaque expérience affective positive, qu’elle soit sociale, amicale ou amoureuse, nous restaure à chaque fois un peu plus et nous démontre que le lien à autrui peut être agréable et sûr. Et si cela ne suffit pas car l’on souhaite aller plus vite, ou plus loin, il existe toujours de doux thérapeutes pour déployer et analyser nos liens à l’Autre, en toute sérénité.
Photo de couverture : H. Harlow, Études sur l’attachement (1958)
Vidéos : G. Persiaux in https://www.youtube.com/@Lapsychologiepourtous